Comment aimer un enfant

Publié le 21.08.2016 par ChroniqueAssmat :: Chronique littéraire :: Mise à jour le 22.08.2016

Sorti sous cette forme en 2006 chez Robert Laffont, Comment aimer un enfant de Janusz Korczak (1878/79-1942), humaniste, médecin, écrivain et pédagogue, se compose de quatre parties. C'est un ensemble de remarques et de réflexions destinées aux parents nées de l'observation de L'enfant dans sa famille, puis de conseils dédiés plus spécifiquement aux éducateurs issus de l'observation des enfants en collectivité, à l'Internat, en Colonies de vacances puis à La maison de l'orphelin.
A cela s'ajoute ici le texte Le Droit de l'enfant au respect qui en découle tout naturellement.

 

L'enfant dans sa famille, de la grossesse à l'adolescence, se compose de petits chapitres écrits au front en 1915 "dans le fracas des canons" (page 398) souvent tendres et très poétiques. En s'adressant directement à une jeune maman, il écrit :

« L'enfant que tu as mis au monde pèse dix livres.
Il est fait de huit livres d'eau et d'une poignée de carbone, de calcium, d'azote, de sulfate, de phosphore, de potasse et de fer. Tu as accouché de huit livres d'eau et de deux livres de cendres. Ainsi, chaque goutte de ton enfant c'était de la vapeur de nuage, du cristal de neige, de la brume, de la rosée, de l'eau de source et de la boue d'un égout. Des millions de combinaisons possibles de chaque atome de carbone ou d'azote.
Tu n'as fait que réunir ce qui fut.
 » (page 23)

Son observation méticuleuse des enfants et les réflexions qui en découlent lui permettent d'élaborer une pédagogie révolutionnaire où l'enfant est considéré comme un acteur de sa propre vie, et non plus comme un découvreur incompris, un enfant-esclave, enfin libéré de la tyrannie et l'injustice despotique des adultes pour lesquelles il n'éprouve que de l'aversion (page 110)

« Ses questions tournées en ridicule, ses farces mal appréciées, ses secrets trahis, ses confidences exploitées avec perfidie, autant de tristes expériences qui apprennent à l'enfant à traiter l'adulte en animal sauvage qui se laisse apprivoiser mais dont les réactions sont toujours imprévisibles. » (page 112)

Nous, parents, sommes ainsi pris en flagrant délit d'hypocrisie et de contradictions dans nos méthodes éducatives et bien des situations observées par Janusz Korczak sont toujours très actuelles : « La crainte du ridicule n'est pas étrangère non plus aux parents. C'est elle qui leur fait souvent recourir aux méthodes éducatives absurdes comme celle qui consiste à vouloir cacher aux autres les négligences de son système d'éducation. »(page 123)

A l'Internat (Notre Maison, un refuge pour enfants du milieu ouvrier inauguré en novembre 1919) en ville et en Colonies de vacances à la campagne (1906-1908), Janusz Korczak s'adresse en particulier aux éducateurs : « Ce livre sera court autant que faire se peut, car il devrait constituer une réponse rapide aux questions d'un jeune collègue ; pris dans le tourbillon des problèmes éducatifs les plus difficiles et d'une situation matérielle embrouillée, ce jeune homme, étourdi, exaspéré, crie au secours. » page 154. De fait, de très nombreux sujets sont abordés, allant de l'hygiène à l'autorité, de l'organisation des repas au voyage en train, parfois avec humour, toujours avec tendresse. Toutes les situations évoquées et les remarques sont très concrètes et sont le fruit de nombreuses expériences plus ou moins heureuses, mais riches d'enseignements, auprès des enfants.

« - C'est bon en théorie ! constate-t-il [le jeune éducateur] avec amertume. Car il ne peut s'empêcher d'éprouver quelque ressentiment à l'égard de ce pédagogue lointain, confortablement assis derrière son bureau pour édicter des règles, inapplicables parce que leur auteur ignore ce que peut être la promiscuité avec une bande de gosses agités, criards, insupportables. » (page 156)

C'est sans doute en 1911, au retour de Londres où il visite un orphelinat et des établissements pédagogiques qu'il prend la décision de se consacrer entièrement aux enfants et renonce à fonder sa propre famille « Un esclave n'a pas le droit d'avoir des enfants. Moi, juif polonais sous occupation tsariste... J'ai choisi l'idée de servir l'enfant et sa cause... » (page 397)

Dans la partie concernant La Maison de l'orphelin (1912), Janusz Korczak évoque les différentes méthodes mises en place pour gérer au mieux l'établissement au bénéfice des enfants et dans une situation très difficile et un manque évident de moyens : «Au bout d'une année, la nouvelle organisation était mise en place. Nous triomphions : une seule intendante, une seule éducatrice, un concierge et une cuisinière pour une centaine d'enfants. Nous avons échappé à la tyrannie du personnel habituel des orphelinats. C'est l'enfant qui est devenu chez nous l'hôte, l'employé et le directeur de la maison. Tout ce qu'on lira ensuite est l’œuvre des enfants, pas la nôtre » (page 283) Son objectif est de créer « une société d'enfants, organisée d'après les principe de justice, de fraternité, d'égalité en droits et en obligations » (page 397)

Korczak insiste sur l'importance d'une communication écrite avec les enfants (tableau d'affichage, boîte aux lettres, journaux intimes et comité de tutelle, la Gazette etc), la gestion des biens des enfants (l'étagère ou coin bibliothèque, la vitrine des objets trouvés, la boutique pour le prêt et la vente), la gestion des corvées, les réunions-débats et la fameuse création du tribunal d'arbitrage.

Il est persuadé de l'utilité de ce tribunal « dans un internat où les punitions n'existaient pas officiellement » (page 338) car « le tribunal a pour but de remplacer les bagarres par un effort constructif de pensée, et les éclats de colère, par une bonne politique éducative » (page 332) même si cette expérience novatrice n'a pas semblé porter ses fruits immédiatement et a dû même être interrompue quelques temps : «Je sais que le tribunal est nécessaire et que, d'ici à cinquante ans, pas une école, pas un établissement pédagogique ne saura plus s'en passer. Il n'y a que la Maison de l'orphelin où il apparaît comme nuisible, parce que nos enfants ne veulent pas se comporter en hommes libres, ils préfèrent demeurer esclaves. » (page 325)   

La brochure Le droit de l'enfant au respect (1929) termine cet ouvrage : Korczak y récrit la manière dont sont traités les enfants : « Dans nos maisons de redressement, c'est encore le temps de l'inquisition, de la torture moyenâgeuse, de l'acharnement dans la vengeance. » (page 380) et démontre que seuls le respect et la bientraitance pourront faire changer les choses : « Un mauvais traitement engendrera toujours le mépris, de fausses marques d'amitié, l'hostilité et la révolte, le manque de confiance, la conspiration » (page 365). Encore et toujours, il nous exhorte à plus de respect : « Et ce sont justement les enfants, ces poètes et ces penseurs, qui sont les princes du cœur. Du respect, sinon de l'humilité, pour la blanche, la candide, l'immaculé, la sainte enfance » (page 383) L'oeuvre de Korczak a ainsi servi de base à la Convention sur les Droits des Enfants à la demande de la Pologne (1989).

Préface et postface de S. Tomkiewicz, directeur de recherche honoraire INSERM

Ce qui m'a particulièrement touchée dans ces livres, véritables plaidoyers pour l'enfance, c'est qu'ils ont été écrits par un homme infiniment bon et dans des temps particulièrement difficiles, de la première guerre mondiale à l'occupation nazie en Pologne. Jamais ne transparaissent ici les atrocités subies (pour cela voir Journal du Ghetto, 1942) mais uniquement l'amour de l'enfance et le besoin impérieux d'améliorer son sort.
Françoise Näser

Plus d'infos sur Janusz Korczak (de son vrai nom Henryk Glodszmit) dans :


et sur le site de l'association http://korczak.fr/

Illustration :
W. Siudmak


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