Publié le 27.10.2014 par ChroniqueAssmat :: Mon actualité :: Mise à jour le 02.11.2014

Témoignage d'une éducatrice de jeunes enfants

« J'ai toujours voulu travailler avec les enfants, depuis que je suis moi-même enfant ! Quand j'étais toute petite, je voulais être maîtresse comme beaucoup d'enfants qui ont rencontré de supers instits sur leur chemin!
A partir du lycée, j'ai commencé à remettre cette idée en cause. J'ai réalisé des stages courts en école maternelle, en France, et à l'étranger ... et il y avait quelque chose qui clochait pour moi ... je n'avais pas les mots à l'époque pour définir ce que c'était mais je me rappelle juste le sentiment de tristesse qui m'habitait après les stages, de voir que certains enfants étaient "mis à l'écart" car soit ils étaient perturbateurs (et donc punis), soit justement, parce qu'ils étaient super calmes, attentifs (et donc presque oubliés).

 

J'ai passé un bac L. Après ça, toujours cette idée de vouloir travailler avec les enfants, mais je ne savais pas quoi. J'ai passé mon BAFA spécialisation petite enfance, mon brevet de secourisme, et j'ai commencé à travailler en centres de loisirs, de vacances, classes découvertes en parallèle de mes études à la fac, choisies un peu par hasard...
Tout du moins, pendant mes 2 années de Deug, j'ai profité pour travailler en tant qu'animatrice en parallèle, et j'adorais ça ! Par contre, j'avais le sentiment de manquer d'apports théoriques, d'outils pratiques pour accompagner les enfants. J'avais envie d'aller plus loin que simplement proposer un moment de loisirs. Je me suis inscrite en licence de sciences de l'éducation parcours travail social et insertion sociale, pour découvrir les grands courants pédagogiques, élargir mon champ d'action, découvrir l'ensemble des acteurs sociaux.

Cette année de licence m'a permis de réaliser un projet professionnel sur le métier d'eje. Je suis allée dans des structures, j'ai rencontré des professionnels... Autant je ne m'imaginais pas travailler en crèche ou multi accueil etc, autant, les contenus de la formation d'eje m'attiraient énormément! J'ai donc passé les concours et je suis rentrée au crfpe [centre régional de formation des professionnels de l'enfance ] de **** La formation a été très riche, surtout sur le plan humain, le travail sur soi, la remise en question... Les stages très intéressants! Halte garderie,crèche parentale, ludothèque, hôpital... j'ai vu le meilleur, comme le pire!
En sortant de la formation, après quelques années de petits jobs, j'avais envie de stabilité professionnelle et financière... c'est pour cela que j'ai accepté un poste d'eje, responsable pédagogique, qui a ensuite évolué en poste de responsable de structure, mais, sans conviction... j'ai tenu 4 ans.


4 ans d'enfer. Comme plusieurs personnes dans la structure, j'ai été victime de harcèlement de la part de mon employeur. Je pensais être plus forte que ça, mais un jour, c'est mon corps qui a lâché: un matin, j'ai voulu partir au boulot, je me suis écroulée dans la rue à 20m de chez moi. Certes il y avait le harcèlement qui a accéléré le processus, mais je ne m'étais jamais sentie aussi mal dans ma vie:
l'impression que tout ce que j'avais appris en formation d'eje ne servait à rien,
l'impression d'être en total désaccord avec mes principes et valeurs,
l'impression de gérer du bétail, de devoir faire du chiffre, de répondre à des demandes de financeurs, bien loin des préoccupations du bien être des enfants...

Alors, parler de bientraitance dans un contexte comme celui ci, où il arrivait parfois (faute de moyens...) que nous soyons 2 professionnels pour 27 enfants... C'est peine perdue! A part assurer la sécurité physique des enfants, vous avez beau vous épuiser à donner le meilleur, ... vous rentrez chez vous la boule au ventre, et avec cette impression honteuse de culpabilité: je ne fais pas mieux que ce que j'avais pu observer en stage.
Cela faisait quelques années que je pensais à ma reconversion …  mais, autour de moi, les proches me disaient: "tu te rends compte, avec ton niveau, tes capacités, tu pourrais avoir un poste à responsabilité... et avec les temps qui courent on ne peut pas se permettre de démissionner d'un cdi..." etc...
Je suis allée voir dans d'autres structures, j'ai rencontré des eje en off, hors temps de travail qui m'ont renvoyé des expériences similaires... Je ne pouvais pas rester sur mon poste, et je ne me voyais pas aller ailleurs pour refaire la même chose... j'ai profité de mon burn out pour réfléchir à une possible reconversion, accompagnée par mon médecin et un psychiatre, car je suis restée en arrêt 6mois.

 

Le constat est assez alarmant je trouve...Pourtant, il y a des structures très engagées, et qui ont les moyens nécessaires pour mettre en place un accueil bientraitant... Je ne veux pas généraliser, et jeter la pierre... Je pense qu'il y a de très "bonnes" structures et que c'est plutôt tout un système qui est à remettre en cause...

Quelle place et quel crédit accorde-t-on à un jeune enfant?
Pourquoi n'y a-t-il pas suffisamment de places d'accueil ?
Pourquoi des structures privées créées par des grands groupes voient le jour ?
Pourquoi n'y a t il pas de moyens financiers mis en place pour proposer un accueil qualitatif ? (ex: dans ma structure, nous recrutions des personnels en cae [contrat unique d'insertion]. Bien évidemment, ce qui était dit aux familles et à ces professionnels était la chose suivante: nous accueillons des personnes pour les former et qu'elles puissent nous accompagner sur le long terme.On parlait de travail de formation qualitatif. La réalité était tout autre: notre direction nous demandait de mentir, car, elle employait des cae pour avoir des subventions, et une fois le contrat fini, ces personnes n'étaient jamais reconduites. De plus, elles remplaçaient des contrats comme auxi, eje (de 35h), sur 20h... Comment voulez vous former correctement des personnes qui sont balancées sur le terrain, qui n'ont jamais vu un enfant de leur vie, et à qui on demande de faire le travail de personnes diplômées, mais avec moins d'heures... On tire sur la corde dans tout les sens, au détriment des enfants...
Mais qui permet ça?
Qui encourage ça?
Quel système est mis en place pour que des directions se comportent ainsi????
Je trouve cela écœurant!

 

Je ne veux pas non plus faire d'amalgame entre professionnels de la petite enfance et structure de la petite enfance... Il y a de nombreux (et une majorité! heureusement)  professionnels qui ont une conscience professionnelle, des valeurs, une pédagogie, et qui cherchent à donner le meilleur d'eux même, sans cesse dans la réflexion, la remise en question... Des professionnels souvent dans l'épuisement... Parce que malheureusement, même en donnant le meilleur d'eux même, les conditions actuelles d'accueil dans leur structure ne permettent pas de proposer un accueil réellement qualitatif.

Ce qui se passe dans le secteur de la petite enfance est le reflet d'une société en perdition, en total perte de repères... Lorsqu'on travaille auprès des enfants, nous accompagnons les adultes de demain. Nous savons aujourd'hui l'importance des premières années de vie... Certains enfants sont confiés dès l'âge de 2mois et demie à des assistants maternels, ou en collectivité.
Nous avons donc un rôle essentiel à jouer, même si bien évidemment, ce sont les parents qui restent les 1ers éducateurs de leurs enfants. Je pense qu'il est plus que temps d'alerter un maximum de gens sur la réalité des conditions d'accueil.


Il y a encore une semaine, une maman que je rencontrais me disait: "quand je dépose mon enfant à la crèche, elle ne pleure pas. De toute façon, il faut bien que ça se passe bien, je n'ai pas le choix". Qu'est ce que cela signifie donc? Le parent, qui cherche au départ le meilleur pour son enfant, un espace sécurisant et épanouissant, accepte, faute de mieux, n'importe quelle situation...
Et c'est un cercle vicieux, car, empreint de culpabilité, sa relation à son enfant s'en trouve détériorée: combien de parents couvrent leur enfant de cadeaux pour "rattraper" le temps perdu, alors, que nous savons très bien que l'enfant n'a besoin que d'une chose essentielle: de l'amour. Mais, l'amour, ce n'est pas offrir le dernier jouet sur le marché, c'est de prendre du temps avec son enfant, pouvoir se rendre disponible avec lui...
Nous, professionnels, nous sommes formés, nous connaissons le développement de l'enfant, nous connaissons ses réels besoins. Nous devrions accompagner l'enfant, et son parent, dans leur construction identitaire, dans la construction des liens qui font leur relation d'aujourd'hui et de demain... Mais nous n'en avons pas les moyens... et nous sommes spectateurs d'une société en totale perte de repères... En espérant que les langues se délient et que les personnes concernées de près comme de loin osent se rassembler pour faire entendre leur voix."

A.


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